La Vierge à midi

Partage de Enrica Zanin, Alliée

En ce jour où l’on fête Marie, je voudrais partager le poème que Paul Claudel compose en 1918, à la fin de la grande guerre, dans la joie soudaine de se savoir vivant, alors que d’autres sont morts, et dans la certitude qu’ils doit son salut à celle qui a prié en silence, « à l’heure où tout craquait », comme il l’a écrit dans une autre partie de son poème. Sa prière me parle aujourd’hui, quand j’ai l’impression, comme l’écrit Claudel, que « tout craque » et que nous désirons, plus que jamais, le salut.

Claudel est certain que Marie a pu le sauver, parce qu’il ne voit pas seulement en elle la mère aimante de Dieu mais, plus profondément et plus clairement, « la femme dans la grâce enfin restituée », c’est-à-dire la preuve que la puissance de Dieu peut sauver chaque homme et chaque femme, en ôtant toutes les entraves, les peurs, les doutes et les péchés qui nous éloignent de lui. Marie est pour Claudel la preuve certaine que le salut est pour chaque être humain, qui pourra être, devant Dieu, tout simplement, « une créature », « telle qu’elle est sortie de Dieu au matin de sa splendeur originale ».

En regardant Marie, Claudel ressent « l’ancienne tendresse oubliée », celle qui unit l’homme à Dieu avant le mal, avant la peur et le doute. Il n’a rien à offrir et rien à demander: il vient seulement la regarder.

La Vierge à midi


Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.

Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là

Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête.
Midi !
Être avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.

Ne rien dire, regarder votre visage,
Laisser le cœur chanter dans son propre langage.
Ne rien dire, mais seulement chanter parce qu’on a le cœur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée en ces espèces de couplets soudains.

Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,

La créature dans son honneur premier et dans son épanouissement final,
Telle qu’elle est sortie de Dieu au matin de sa splendeur originale.

Intacte ineffablement parce que vous êtes la Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance et le seul fruit.

Parce que vous êtes la femme, l’Eden de l’ancienne tendresse oubliée,
Dont le regard trouve le cœur tout à coup et fait jaillir les larmes accumulées.

[…]

Parce qu’il est midi, parce que nous sommes en ce jour d’aujourd’hui,
Parce que vous êtes là pour toujours, simplement parce que vous êtes Marie, simplement parce que vous existez,

Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !

Cette prière n’est pas compliquée. C’est d’abord et avant tout la prière, toute simple, des cloches qui sonnent, depuis le Moyen Âge, le matin, le midi et le soir, pour rappeler à chacun, dans son travail quotidien, que le salut est déjà là, puisque « le verbe s’est fait chair » et « il a habité parmi nous ».

La prière de Claudel en cache une autre: s’il entre dans l’église à midi, s’il « faut entrer », c’est parce que les cloches l’appellent à prier l’Angelus. Il vient seulement, il n’a rien à donner, rien à penser, juste à contempler la beauté de Marie et la Vérité entre ses bras.

Cette prière courte, simple, facile, qui a scandé pendant des siècles la journée des travailleurs, m’invite à prendre « un moment, pendant que tout s’arrête », simplement pour constater que le salut est à portée de main, puisque Marie existe, et que je sais cela: « que je suis votre fils et que vous êtes là ».


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