Trop d’éthique ?

Un nouvel article dans la série de partages  » Foi, Santé et société », proposée par Véronique Vignon, Communautaire et Enrica Zanin, Alliée de la communauté. Véronique a été responsable de l’Unité de Soins Palliatifs à la Clinique de la Toussaint à Strasbourg, Enrica est chercheuse à l’Université de Strasbourg et s’intéresse aux relations entre éthique et littérature. Aujourd’hui, elle cherche à décrire un changement en cours dans notre société : pourquoi l’éthique prend toujours plus de place ? Le bon est-il l’ennemi du bien ?

Depuis quelques années, l’éthique semble envahir tous les aspects de la vie. Des choses et des signes le montrent: sur les étiquettes des sachets de thé est apparue une maxime morale; dans les chambres d’hôtel une pancarte nous invite à faire le «bon» geste en pliant sa serviette pour sauver la planète ; sur les paquets de cigarettes un bandeau blâme publiquement le fumeur ; en librairie des livres qui enseignent à mener une vie « bonne » apparaissent dans le nouveau rayon de développement personnel ; les glaces Ben&Jerry’s sont « éthiques » ; les dosettes de café s’appellent « vertuo ». A Strasbourg, aux pieds de la cathédrale, le kiosque qui vendait des saucisses et des frites et qui s’appelait, jusqu’en 2018, « super Hamburger » s’appelle désormais « Snack éthique ».

Le discours moral envahit des domaines qui n’appartiennent pas, à proprement parler, à la morale, tels que l’écologie, la politique, la promotion des femmes et des minorités ethniques, l’art, la littérature, l’alimentation et aussi la vie spirituelle, car nombreux sont ceux qui fondent leur foi sur la défense de « valeurs chrétiennes ».

Évaluer (et être évalué) en termes de « bon » et de « mauvais », est beaucoup plus fort que distinguer le juste de l’injuste, l’efficace de l’inutile, l’approprié de l’impropre, le salutaire du dangereux, parce que cela implique un jugement de valeur qui touche aux idées et aux individus que les professent. Pour cette raison l’éthique peut susciter une prise de conscience et pousser chacun à s’engager plus pour défendre une cause politique, écologique ou sociale.

Mais, dans une société plurielle et individualiste, l’importance accrue de l’éthique peut aussi être vecteur de divisions. La pluralité des valeurs et la possibilité pour chacun de définir les siennes risque de susciter des tensions. Le conflit peut surgir rapidement quand le bien que je veux promouvoir (mettons : la parité hommes femmes) ne coïncide pas avec le bien que recherche l’autre (mettons : la cause animale). Au lieu de considérer le désaccord comme un fait politique, lié au normal fonctionnement de la vie en société, l’éthique me pousse à croire que ce désaccord est crucial, puisqu’il met en jeu une idée qui est pour moi absolue, et que donc l’autre, qui ne partage pas mon idée, est « mauvais ».

La valeur éthique de la personne devant moi s’efface devant l’idée que je veux à tout prix défendre. L’amour fraternel disparaît, parce que l’autre n’est plus au centre de ma vie éthique, mais que d’autres préoccupations abstraites, que j’ai choisi de suivre, prennent le dessus.

Il est alors nécessaire de faire un pas en arrière et de revenir à ce qui fonde mon engagement éthique : suis-je appelé à « faire le bien » ou plutôt à « aimer l’autre » ? Mon bien le plus grand est une idée ou une personne ?

La soif d’engagement éthique qui nous entoure nous pousse à poser plus radicalement que jamais ces questions.

Enrica Zanin


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