Père Bertrand Lepesant, sj

Le Père Bertrand Lepesant, sj, fondateur de la Communauté du Puits de Jacob, nous partage son auto-portrait : témoignage de la façon dont le Seigneur le conduit, et ce faisant, écrit l’histoire de la Communauté.

Après deux ans au Grand Séminaire de Coutances où mon « directeur spirituel », un sulpicien à l’écoute, perçoit que ma vocation est plutôt d’être religieux que prêtre diocésain, je fais mon service militaire obligatoire à Belfort. A la fin, je me demande ce que je ferais dans la suite. C’était en mars 1966. Je m’inscris alors en fac de lettres à Caen et obtiens en juin le CELG (Certificat d’Etudes Littéraire Général). On appelait aussi cette année « propédeutique lettres ».

Entrée chez les Jésuites

Au Séminaire, j’avais lu avec beaucoup d’intérêt les écrits spirituels d’un père Jésuite, le père Pierre Lyonnet. Atteint d’une maladie qui le faisait beaucoup souffrir, il a traversé cette souffrance « sans se révolter, ni se replier sur lui-même, il a persévéré dans le service de ses frères et un amour passionné du Christ. Et il s’est abandonné peu à peu entre les mains du Père ». Il est mort à 43 ans.

Je trouvais que la spiritualité ignatienne faisait des hommes libres et passionnés de l’homme et de Dieu

J’avais aussi été très intéressé par les exposés de deux confrères séminaristes qui avaient étudié pendant les grandes vacances, Saint Ignace et la Compagnie de Jésus. Cela m’avait beaucoup rejoint. Je trouvais que la spiritualité ignatienne faisait des hommes libres et passionnés de l’homme et de Dieu, et qu’elle proposait des moyens pour les transformer ainsi, en particulier les exercices spirituels.

Mais les seuls jésuites dont j’avais entendu parler étaient des grands théologiens comme les pères de Lubac, ou Danielou, et je ne me sentais pas de cette trempe !

A la fin de mon service militaire, j’utilise ma dernière « permission » pour faire une retraite de choix de vie dans la maison de retraite des Jésuites à Clamart. A mon grand étonnement, le père jésuite qui m’accompagne me pose la question : « n’avez-vous jamais pensé à devenir jésuite ? » C’est comme cela que je passe un week-end au noviciat, à St Martin d’Ablois en Champagne, et que je fais ma demande d’entrer dans la Compagnie de Jésus. Le noviciat commençait le 15 octobre 1966 et durait 2 ans.

Je fais mes 6 derniers mois de noviciat à Aix-en-Provence au moment des événements de mai 68. Je fais ensuite deux ans de philosophie à Chantilly, puis une année de stage comme éducateur spécialisé avec de jeunes délinquants à l’institut du Prado du Pont de la Maye à Bordeaux.

Rencontre avec le renouveau charismatique

En 1971 j’entre au scolasticat de théologie – la maison d’études et faculté de théologie des Jésuites de France à cette époque, sur la colline de Fourvière à Lyon. J’y rencontre un étudiant jésuite américain, Mike.

Il me parle des groupes de prière, de la joie qui s’y vivait, de la liberté aussi de la prière qui s’y exprimait

Il me parle du Renouveau charismatique qui avait bouleversé sa vie dans sa ville d’origine Seattle sur la côte ouest des Etats-Unis. Il me parle des groupes de prière, de la joie qui s’y vivait, de la liberté aussi de la prière qui s’y exprimait, bien différente des eucharisties quotidiennes un peu guindées que nous vivions au scolasticat.

Quand il m’invite à prier avec lui dans sa chambre et qu’il commence à parler dans une langue que ne comprends pas, je me dis qu’il faut que je comprenne ce que c’est… C’est le début de plusieurs mois de recherche sur le parler en langues, ou glossolalie, dont nous parlent les Actes des Apôtres et St Paul dans sa 1ère épître aux Corinthiens (1 Co, 12 à 14)

Un premier livre vient de paraître en français : « Ils parlent en d’autres langues » d’un pasteur protestant John Sherill. Son étude, plutôt de type journalistique m’ouvre à la possibilité que cela puisse exister encore aujourd’hui. Un deuxième livre paraît dans les mois suivants intitulé « Le retour de l’Esprit« , écrit par Kevin Ranaghan un professeur de théologie catholique aux États-Unis ; sa lecture me conduit à me poser la question : Ce baptême dans l’Esprit dont il parle, et dont m’a déjà parlé Mike, serait-ce quelque chose pour nous aussi, français et catholiques ?

Je conduis cette recherche avec un autre étudiant jésuite français, Laurent Fabre. Cela nous amène à prévoir une récollection avec Mike pour lui demander de nous imposer les mains et prier pour que nous recevions cette grâce dont il nous avait parlé avec enthousiasme. La date est prévue le 15/16 avril 1972. Le lieu : un petit chalet au-dessus de Grenoble.

La veille de ce week-end, alors que Mike s’inquiète de notre rationalisme (les français sont trop cartésiens !), deux hommes sonnent au scolasticat. Ce sont deux jeunes américains qui veulent rencontrer les charismatiques de Fourvière. La dame de l’accueil les oriente vers un étudiant américain Peter qui appelle Mike. Il arrive, les embrasse et leur dit « je priais pour que le Seigneur me vienne en aide. Vous êtes les anges que j’attendais ». Il leur explique notre projet, à Laurent et moi, de demander le baptême dans l’Esprit. Ils sont libres et prêts à venir avec nous. Nous partons ce samedi matin à 5 dans une vieille 2CV.

C’est au cours de ce week-end que je demande et reçois le baptême dans l’Esprit qui me fait goûter la joie débordante de l’Esprit Saint et va changer toute la suite de ma vie religieuse jésuite.

En août 1972, nous partons, Laurent et moi rejoindre Mike à Seattle pour rencontrer des groupes et communautés du Renouveau et commencer à nous former auprès d’eux car en France, rien n’existe alors. Six semaines de découvertes, d’affermissement dans cette grâce du Renouveau charismatique, de Seattle à Los Angeles en passant par San Francisco, lieu d’origine des deux américains qui nous étaient arrivés « par hasard » la veille de notre 1er week-end charismatique.

Ordination, Lyon, 30 juin 1973

Je suis ordonné prêtre à Lyon le 30 juin 1973.

Je passe l’année 1973-74 à Rome à l’Institut de Spiritualité de l’Université Pontificale Grégorienne. Mon mémoire de maîtrise en Théologie deviendra un livre « dynamique de groupe et conversion charismatique ».

Arrivée à Strasbourg et naissance de la Communauté

Le 4 octobre 1974, jour de la St François d’Assise, j’arrive à la Communauté jésuite de Strasbourg. C’est mon premier ministère de prêtre avec une mission très libre : « faire ce qui me semblera bon pour promouvoir le Renouveau Charismatique dans le diocèse d’Alsace, former les responsables et veiller au discernement ».

Dès mon arrivée, le supérieur de la Communauté jésuite, le père Jean-Claude Badenhauser, également aumônier des étudiants en médecine, m’invite dans un petit groupe de prière qui se réunit chaque semaine chez une étudiante. Plusieurs étudiants de ce groupe avaient participé à un week-end charismatique organisé par Laurent Fabre et moi l’année précédente. Nous avions prié pour eux, mais lorsque je les retrouve il n’y a pas d’expression de charisme dans la prière. Je n’hésite pas à exprimer les charismes que je reçois. Cela les étonne, les pousse à poser des questions…

Pendant le premier trimestre, Jean Claude et moi animons deux petites retraites pour les étudiants. Plusieurs demandent et reçoivent le baptême dans l’Esprit qui bouleverse leur vie, Ils rejoignent le groupe de prière et expriment des charismes

Le petit groupe de prière devient très vite réellement charismatique, quant à moi, j’en deviens le berger.

Une première charte communautaire est écrite en juin 1975. C’est le début du cheminement vers ce qui deviendra la Communauté du Puits de Jacob.

L’étape suivante est la création d’une fraternité de vie sous le même toit en octobre 1977, 12 rue des Dentelles dans le quartier de la Petite France, 3 hommes dont un togolais et moi, (avec l’accord de mes supérieurs jésuites) et trois femmes. Seuls, François Vignon, Véronique Mercky et moi restent de cette première cellule de vie commune. Les autres ont trouvé leur chemin ailleurs.

Le groupe de prière grandit, nous donnons des formations pour les membres des groupes de prière d’Alsace mais nous n’avons pas de lieu pour exprimer librement le charisme que nous sentions se préciser.

La Thumenau

Et puis c’est l’achat du domaine de la Thumenau à Plobsheim en 1984 qui devient, pour longtemps notre principal lieu de mission, et d’expression de notre charisme.

Je perçois progressivement que cette maison ne serait pas seulement un lieu fonctionnel où nous pourrions donner des formations.

Très vite, nous faisons appel à nos amis, nos familles pour travailler à rendre cette maison habitable.

Entrée de la Maison de la Thumenau

Une spiritualité de l’unité de vie, travail, prière, fraternité se dégage et se révèle guérissante

Une spiritualité du travail, en particulier du travail manuel, émerge des « chantiers rencontre communautaire » qui se succèdent pendant plusieurs années. Une spiritualité de l’unité de vie, travail, prière, fraternité se dégage et se révèle guérissante pour ceux qui y participent. Cela devient un lieu où nous expérimentons la restauration de l’homme dans toutes ses dimensions. Et comme naturellement, nous participons pour notre part à la sauvegarde de « la maison commune » comme nous en parle notre pape François.

L’insertion dans l’Église universelle s’affermit par l’approbation définitive des statuts canoniques de la Communauté en 1995, mais aussi par l’appel, la même année, d’un évêque africain Mgr Ambroise Djoliba, évêque de Sokodé au Togo à venir l’aider pour l’accompagnement du Renouveau Charismatique qui commence à se développer dans son diocèse.

Départ pour le Togo

Après plusieurs visites à Sokodé, je comprends intérieurement que rien ne peut naître là-bas si moi-même je n’y vais pas pour fonder.

Célébration de l’Eucharisitie à Kparioh

Le 4 janvier 2002, j’arrive à Lomé avec Cécile Bobillier. J’ai alors presque 60 ans ! Claude et Caroline nous rejoindront en avril. L’évêque nous accueille dans sa résidence pendant que nous construisons « notre case ».

Très vite l’intuition d’un centre médical se mettra en œuvre. Travailler à la « restauration de l’homme dans toutes ses dimensions » deviendra une réalité au Togo avec l’ouverture du Centre médical « La Source » le 9 février 2010.

L’aventure continue, même si les ans s’ajoutent aux ans. Même si les combats et les épreuves ne manquent pas.

Face aux nombreuses demandes de jeunes d’entrer dans la Communauté, nous percevons qu’il faut ouvrir un noviciat pour accueillir les vocations qui se présentent et les former à la vie religieuse au Puits, à la spiritualité, à la vie communautaire et à la mission de la Communauté. Le noviciat est ouvert en 2015.

Aujourd’hui…

Mon rôle principal dans ces dernières années, c’est de continuer à fonder la Communauté.

Il s’agit de veiller à ce que soient assurées les bases de la communauté, le travail sur la mise à jour des statuts canoniques et du règlement intérieur en fait partie.

Mais c’est aussi de contribuer à l’unité de la Communauté dans la diversité de ses composantes et de ses missions, ici au Togo comme en France.

C’est de répondre au défi d’une communauté interculturelle dont le rassembleur est le Christ qui a prié la veille de sa Passion « pour qu’ils soient un ».

C’est enfin avoir le souci des vocations, de ceux que le Seigneur prépare et envoie pour nous rejoindre et assurer la suite dans la fidélité au charisme.

Je suis plein d’espérance pour ce qui adviendra demain…

P. Bertrand Lepesant, sj

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