Portrait d’un ami de la communauté: Serge

Serge est un ami de la Communauté Puits de Jacob: il participe à ses activités et à sa mission. Il livre ici le récit intime et puissant de sa conversion.

C’était l’époque des chevaux de trait

Je suis né dans un petit village du Nord de la France, à la fin des années cinquante. J’avais un frère, de deux ans mon aîné. Mon père, légèrement handicapé physique, aurait rêvé de faire des études mais la guerre en avait décidé autrement. Il reprit la forge de son père. Les chevaux (de trait) qu’il ferrait, pesaient une tonne. Magnifiques et puissants, ils pouvaient aussi être dangereux. Ma mère avait repris le café du village de ses beaux-parents.

Bien que le Français fût enseigné à l’école, tous ses habitants parlaient le patois à la maison. Aucun adulte n’avait étudié au-delà du certificat d’étude. Nous n’avions aucun livre à la maison. Lire était considéré comme un privilège de nanti ou de paresseux. Seul le travail comptait. Un seul habitant possédait un vieux dictionnaire. Mon frère l’avait repéré. Ce grand « catalogue de mots » nous fascinait.

L’avenir des enfants, au sortir de l’école primaire, consistait le plus souvent à se préparer à reprendre l’exploitation agricole des parents. C’était l’époque des chevaux de trait et des travaux des champs, manuels, besogneux et nécessitant beaucoup de main d’oeuvre. Les loisirs et les vacances n’existaient pas. Les enfants, quand ils ne jouaient pas dans la nature, aidaient les parents à la ferme. Personne ne s’en plaignait.

J’ai subi le catéchisme

La tradition du village était catholique. Un catholicisme fortement teinté de superstition et de peur, mais aussi de convenances et très hypocrite. Le village avait son prêtre. Il était respecté, comme l’instituteur car l’instruction inspirait crainte et respect. J’étais chargé de leur porter les plus beaux morceaux du cochon quand on le tuait, dans l’arrière-cour à la maison.

Les parents envoyaient tous les enfants à la messe le dimanche, surtout par crainte de ce que diraient les voisins s’ils ne le faisaient pas. Je ne comprenais rien de ce qui s’y disait. Ma mère nous donnait deux petites pièces avant d’y aller : une pour la quête, une autre pour nous acheter un « Mars » à la sortie de la messe. Je me languissais à la messe en rêvant du Mars.

Beaucoup d’hommes adultes choisissaient leur place à l’église pour pouvoir s’éclipser après le sermon, parfois mais plus rarement avant la quête. On trouvait parfois des boutons dans la corbeille. Les enfants devaient rester jusqu’au bout. Le sermon avait souvent goût de leçon de morale, le reste m’échappait totalement. La lecture de l’Evangile avait goût de conte. On y parlait d’Israël. J’ai subi le catéchisme. Je n’y comprenais rien ou pas grand-chose, celle qui nous l’enseignait non plus d’ailleurs.

Mes parents n’avaient pas le temps de s’occuper de nous, alors ils nous envoyèrent en pension, mon frère et moi dans un très bon collège du bourg voisin. J’avais 10 ans. La discipline était sévère mais les professeurs souvent solides et très respectés. Ils avaient fort à faire pour nous sortir de l’ignorance dans laquelle nous baignions à la maison. Ce fut notre chance.

Je n’ai pas été capable de le sauver

Au début de ma quatrième, mon père fit une attaque cérébrale. Mon frère se précipita sur lui, lui trancha le lobe de l’oreille pour lui faire une saignée. L’idée lui était venue de Molière qu’il étudiait au lycée. Mon père survécut. On attribua sa survie à l’acte héroïque de mon frère.

Deux semaines plus tard, mon père fit une nouvelle attaque. C’était un samedi. Peu après, je rentrai du pensionnat et le trouvai dans son lit. J’étais seul avec lui. Je sentis qu’il avait eu très peur. Pour la première fois il s’intéressa vraiment à moi, m’interrogea sur ce que j’aimerais faire plus tard. J’ignorais que ce serait notre seul véritable échange. Car tout à coup, il se figea. Son visage devint bleu et terrifiant. Il eut tout juste le temps de me serrer dans ses bras. Je n’eus pas le temps de réagir. Cette seconde attaque de la journée fut la dernière : rupture d’anévrisme cérébral. En moins d’une minute, il était mort, me laissant seul témoin de son angoisse vertigineuse devant la mort. Contrairement à mon frère, je n’avais pas été capable de le sauver : culpabilité immense. Je m’étais trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.

Trois jours tard on célébra ses obsèques à l’église. Son faire-part de décès portait  la mention : « il a plu au Seigneur de rappeler à lui… ». Qui était donc ce Dieu à qui il plaisait de me priver de père. Je me mis à le détester. Le prêtre, tout habillé de noir faisait des grands gestes. Il me faisait penser à un corbeau. Dans un geste de désespoir devant la foule, j’enlaçai le cercueil avant la mise au tombeau. Mais personne ne se soucia de moi.

On ne reparla plus jamais de cette mort. Je me promis que plus jamais je n’entrerai dans une église, dans cette église en particulier. Je mis trente ans avant d’en franchir à nouveau le seuil.

J’avais la « haine »

De retour en pension, je fis des cauchemars pendant des mois, me dressant sur mon lit au milieu de la nuit pour chasser la grande faucheuse. Je n’en parlai jamais. Je décidai alors : de sortir radicalement de mon insouciance de jeune adolescent, de ne plus jamais rire et de me consacrer exclusivement à mes études pour pouvoir un jour écraser tous ceux qui m’avaient ignoré. Un échec eut été synonyme de mort. J’avais comme on dit « la haine ».

Ma mère se remaria deux ans plus tard avec un agriculteur qui s’efforça maladroitement de nous cacher qu’il était divorcé et avait deux enfants. Je ne l’obligeai à en parler que trente ans plus tard. J’ai fini par faire la connaissance de sa fille 45 ans plus tard !

Huit ans plus tard, après avoir réussi les concours de fin de classes préparatoires, je gagnais mon indépendance financière. C’était le début de ma revanche.

Ils se retrouvaient dans un groupe de prière: j’ignorais que cela existât.

Je fis la connaissance, dans notre école d’ingénieur, de celle qui allait devenir ma femme. Elle avait dix-huit ans, faisait très jeune, était brillante, délicieusement gauche et d’une candeur attendrissante. Elle était très proche d’un groupe au sein duquel se trouvait un garçon extraordinairement brillant qui devint un ami intime et qui se révéla déterminant dans mon parcours de foi. Ils étaient férus de littérature et dissertaient sur des auteurs dont j’ignorais même le nom.

Ils se retrouvaient dans un groupe de prière. J’ignorais que cela existât. J’étais toujours aussi résolument athée, mécréant et anticlérical. Je les regardais d’un oeil goguenard. Je ne comprenais pas ce qu’ils y cherchaient mais je les aimais bien. Certes ils étaient cathos mais quand même drôles, tolérants, joyeux et pas bigots.

Deux ans plus tard, avant la fin de nos études nous voguions en couple. La question de la foi n’avait pas été un obstacle à notre rapprochement. L’opportunité qui nous fût offerte de partir deux ans au « bout du monde », nous la saisîmes. L’expérience fonda définitivement notre couple. Notre aventure se poursuit depuis quarante-cinq ans. Je lui dois énormément.

Mon passé me rattrapa

Le retour fut rugueux, nos débuts professionnels difficiles. Mon passé me rattrapa. J’allai très mal. Un jeune collaborateur courageux osa venir me parler en coeur à coeur. J’appris qu’il était protestant. Il m’offrit sa Bible. Je la gardai très précieusement. Je ne l’ouvris que beaucoup plus tard. Dieu s’était dit au travers du visage de cet homme. Je n’ai jamais oublié cette main tendue.

Notre camarade de promotion me fit connaître PRH. J’enchaînai cinq sessions en un an avant de commencer enfin à sortir de ma noirceur. PRH ne parlait pas de Dieu mais de transcendance. Ce concept me parlait. Puis ce même camarade me fit découvrir « Les Fondations du Monde Nouveau ». J’y allais « pour voir », un peu à reculons mais j’avais confiance en cet ami. Je découvris qu’on pouvait être jeune, chrétien, mais quand même vrai, intelligent, joyeux et ni contrit ni bigot. Puis il me fit découvrir «la Roche d’Or » avec des prêtres étonnants, notamment le Père Callerand. Ce lieu bouleversait mes schémas. Je fis dans un délai court plusieurs retraites à la Roche d’Or. L’Evangile, que je découvrais alors, me parlait. Un nouveau monde s’ouvrait. J’y pris goût. Je remis sporadiquement les pieds à l’église mais l’expérience me touchait peu, les rites me parlaient peu. Seule la Parole me rejoignait.

Plusieurs années plus tard, je consentis à devenir père. Je n’étais plus terrorisé à l’idée de laisser un jour des orphelins. J’avais 32 ans. Sept ans plus tard, nous avions trois enfants. Les années passèrent, vite. Le tourbillon de la vie, de la famille, des enfants et toujours mon ambition insatiable. J’avais repris des études, accédais à des métiers et des responsabilités de plus en plus exaltants mais jamais assez. Ma vie ressemblait à une course d’obstacles, le suivant toujours plus haut que le précédent, le plaisir à le franchir fugace avant le retour de l’angoisse de ne pas parvenir à franchir le suivant. Courir toujours plus vite et plus haut, ou mourir. Je ne voyais pas d’autre option.

Nous partîmes vivre hors de France durant six ans. Nous y fîmes grâce à ma femme (j’ai toujours été suiveur…) l’expérience d’une église vivante, joyeuse, presque exubérante. Les enfants adoraient ce lieu. Peu après notre arrivée, mon frère, comme notre père au même âge s’effondra à son tour d’une rupture d’anévrisme. Je rentrai immédiatement en France pour le trouver en état de mort cérébrale, ayant à co-décider du don de ses organes. Il laissait derrière lui une épouse et deux adolescents dévastés. Le cauchemar se répétait.

Les années passèrent. Mon ambition professionnelle me poursuivait. Je me retrouvai, à cinquante-deux ans à travailler pour le dirigeant d’une très grande entreprise. Il me fascinait. Il m’utilisa, jusqu’à ce que je ne lui soie plus utile. Rien de personnel. Mon réveil fut brutal, ma prise de conscience salutaire. Je décidai de mettre un terme à ma carrière professionnelle au plus vite. Il me fallut quatre ans pour y parvenir. J’avais 56 ans.

Ce fut un électrochoc: ma vie n’a plus jamais été la même

C’est alors que l’ami qui m’avait « guidé » vers PRH et la Roche d’Or me proposa de participer à une session de Fondacio. J’y retrouvai un autre membre de Fondacio plus âgé qui m’avait beaucoup inspiré trente ans plus tôt. Il me suggéra de faire une retraite de guérison au Puits de Jacob. J’avais totale confiance en son discernement. Je suivis sa recommandation. La retraite démarrait une semaine plus tard. Elle fut un électrochoc. Lors des deux assemblées de prière, je me retrouvai au sol, longtemps, tremblant et pleurant toutes les larmes de mon corps. Ma vie n’a plus jamais été la même.

J’ai fait l’expérience, au fond de moi, de la Présence et expérimenté dans ma chair l’effet des pardons donnés et reçus. Je n’ai plus « la haine ». J’envisage la mort plus sereinement. Je n’ai plus jamais eu le goût de dominer ni de « réussir » à tout prix. J’ai tourné le dos au monde professionnel compétitif et violent dans lequel j’ai été plongé toute ma vie, sans pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain. J’ai arrêté de courir. A la relecture, je mesure combien Dieu a toujours pris soin de moi. Il a mis sur ma route d’innombrables opportunités de Vie que j’ai eu le bon goût de saisir. J’ai découvert et continue à apprendre avec joie et bonheur à « petir » c’est-à-dire à devenir un « petit » enfant de Dieu. Mon espace intérieur s’est ouvert, le ciel au-dessus de moi s’est déchiré. Il ne s’est plus jamais refermé. J’avais au cours des années épuisé beaucoup de thérapeutes qui m’ont aidé. Mais si les thérapies de toutes sortes m’ont aidé à vivre au fil des années, j’ai acquis la certitude que Dieu seul peut venir me visiter et me guérir au coeur de mes blessures, à condition que j’y sois prêt et que j’y consente ! On ne peut pas guérir de tout mais on peut vivre avec tout.

Rien ne m’a plus jamais fait douter de sa Présence

Je continue d’avoir du mal avec les rites de l’église. Aussi, je m’autorise à vivre une foi singulière. Rien ne m’a plus jamais fait douter de la Présence, de la bonté et de la miséricorde de Dieu. La Parole de Dieu me réconforte et m’édifie. La pédagogie du Christ m’émerveille. Je ne sais pas vraiment prier mais je vis avec Dieu dans un compagnonnage intime et paisible. J’apprends à le voir et je le vois souvent « en toute chose ». Mais mon plus grand bonheur reste de chercher le visage de Dieu derrière celui de mes semblables. Je l’y trouve souvent.

Les révélations des dernières années sur l’Église catholique m’ont profondément peiné sans vraiment me surprendre. Elles n’ont pas touché l’essentiel de ma foi. Seule leur ampleur et leur caractère systémique (terme utilisé par la CIASE) m’ont étonné. Je consens à ce que là où il y a des hommes il y aura toujours de l’«hommerie». Je m’attache à ne fréquenter que les lieux d’église où ce qui se vit a le même goût que ce qui s’y dit.

Serge, ami de la Communauté, Septembre 2024


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