A l’hôpital Dieu était là et je ne le savais pas


Pour notre série de Carême, un nouvel article « long format ». Aujourd’hui, Véronique Vignon, communautaire, nous partage ses découvertes de la présence de Dieu dans le service de soins palliatifs où elle a exercé en tant que médecin. Etre témoin du Christ, c’est parfois l’annoncer, et parfois confesser sa Présence, car c’est certain dans ce monde-ci, Il vient. Dans ce lieu de l’hôpital et des soins palliatifs, Véronique a rarement annoncé Jésus-Christ explicitement, mais elle peut dire qu’au long des années, presque chaque soir elle a pu confesser la présence du Christ, l’amour de Dieu dans la journée écoulée. C’est pour cela qu’elle a pu durer…

Cet enseignement a été donné par Véronique lors d’une journée de formation. Vous en trouverez ici une version audio légèrement abrégée, accompagnée du texte intégral.

C’est certain Il vient, et très particulièrement dans « la vallée de l’ombre et de la mort », car rien n’échappe à son Amour. A l’hôpital, en service de soins palliatifs, à ces heures de souffrance, c’est certain, Il vient : « Sur les habitants du pays de l’ombre et de la mort une lumière a resplendi » Is 9, 2 ; comment puis-je le confesser dans le réel de l’hôpital, réel de l’ombre et de la mort ?

« Il est vrai que tout ce qui nous arrive n’est pas simplement la
volonté de Dieu Pourtant rien ne peut se passer sans la volonté de
Dieu. Cela veut dire qu’à travers chaque évènement, même s’il n’a
rien à voir avec Dieu, il y a un accès à Dieu. »

D. Bonhoeffer

Ces mots de Dietrich Bonhoeffer m’éclairent : il y a la surface, la croûte du réel qui est et qui n’est pas toujours beau. Pourtant à travers ce réel, il y a mystérieusement comme des portes d’entrée, des accès à Dieu : Dieu était là et je ne le savais pas. En relisant mes années à l’hôpital, voici trois portes d’entrée que j’ai vues et empruntées.

La fraternité. C’est peut-être le premier lieu de lumière, perceptible, durable, reconnue par tous. Elle naît du malheur, et prend plusieurs couleurs : fraternité d’armes, fraternité de compassion, fraternité de mutuelle et profonde reconnaissance. La première ouvre le cœur pour accéder à la seconde, qui elle-même ouvre à la troisième.

La fraternité d’armes est déjà une victoire sur nous-même : le mal, le scandale de la mort, le malheur nous convoque chacun à un « il faut que je fasse quelque chose » ; mais une juste intuition nous fait vite nous déplacer vers « il faut que nous fassions quelque chose », et ce déplacement révèle Dieu.

C’est la naissance de « ce peuple ardent à faire le Bien » (St Paul à Tite), celui des équipes de soin, ou des associations militantes, ou des conventions citoyennes sur tous les sujets. Plus encore que les succès ou les échecs et leur leçon, c’est la recherche du bien ensemble, patiente et persévérante qui nourrit la fraternité d’armes, et est le secret de la fécondité et de la durée.

La fraternité de compassion, elle, se dévoile plus discrètement, dans la durée, entre soignants et patients bien sûr, mais aussi entre patients eux-mêmes : celui qui arrive très malade est d’abord bien légitimement occupé de lui-même pour survivre ; le malheur peut enfermer dans un vécu de solitude qui accroît la peine. Par grâce un jour, celui-ci ouvre les yeux sur l’existence d’un autre souffrant.

« Quelque chose fait irruption et rupture, m’empêche de poursuivre sur ma lancée, impose un détour à mon itinéraire, m’arrête :
quelqu’un »

Agata Zielinski

C’est la sortie de l’isolement et l’entrée dans une fraternité où s’exerce gentillesse, bienveillance et même compassion pour le compagnon de destin : « La compassion aiguise une vigilance bienveillante, ouvre l’oreille, repère toutes les ressources de celui qui se voit dénué de tout, pour leur permettre de devenir effectives. A l’inverse d’un regard compassionnel qui fige dans une misère de position, elle apprend à découvrir et à s’émerveiller des capacités inattendues d’autrui. Devenir capable d’accueillir, d’écouter et d’accompagner : cette attention bienveillante est la sollicitude. Dans son mouvement, la compassion peut aussi admirer et se réjouir de l’existence d’autrui »
(Agata Zielinski)

Cette fraternité de compassion est dans ces lieux de mort, c’est la victoire de la fraternité sur l’isolement produit par le malheur.

Dieu nous arrachant au pouvoir des ténèbres nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé, c’est-à-dire dans un royaume de frères.

Col 1, 12-14.

La fraternité de mutuelle et profonde reconnaissance n’est pas loin : dans cette ouverture à l’existence de l’autre, chacun reconnait progressivement une ressemblance inattendue, déconcertante et indiscutable, l’autre et moi-même sommes de la même chair. Je reconnais chez toi mon cri, mes silences, mes angoisses, mes espoirs fous, mes défaites, ma déroute, mon désir ambivalent de vivre et de mourir.

« Le moi de pied en cap, jusqu’à la moelle des os est vulnérabilité. »

Emmanuel Levinas

Chacun reconnait en l’autre une vulnérabilité ontologique, qui l’aide à consentir à la sienne propre. Sur cette commune vulnérabilité se noue une fraternité improbable et lumineuse.

La Visitation, Arcabas

« Etre vulnérable c’est être exposé à ce qui blesse, ce qui bouleverse, à ce qui change nos plans, affecte nos existences. »

Agata Zielinski


Créé à l’image et à la ressemblance de Dieu : cette vérité de foi est opaque et se cache à l’hôpital, le doute n’est pas loin, et pourtant « Il vient ! ».

« Les multitudes avaient été
saisies d’épouvante à sa vue,
car il n’avait plus figure
humaine, et son apparence
n’était plus celle d’un homme.
(…) Sans beauté ni éclat pour
attirer nos regards et sans
apparence qui nous eût séduits,
objet de mépris, abandonné des
hommes, homme de douleur,
familier de la souffrance,
comme quelqu’un devant qui on
se voile la face, méprisé nous
n’en faisions aucun cas. »

Is 52, 14 et 53 2-3

Certains soignants perçoivent et reconnaissent l’identité profonde entre Jésus et chacun de ces patients en perte de tout, au moment de l’agonie en
particulier. Ils reconnaissent les traits du Christ dans sa passion, dans cet homme couché, ils disent être honorés d’être là pour prendre soin de lui.


L’agonie d’un être humain n’est pas voulue par Dieu mais Il s’y tient infiniment présent, telle est leur expérience.


L’homme créé à l’image et la ressemblance de Dieu : Dieu est créateur, par sa grâce Il continue de créer et nous convie à créer avec Lui. Ce mystère affleure dans la capacité de créativité, d’ingéniosité, d’inventivité déployée dans ces services ; la crise du COVID a dévoilé cette capacité à tous niveaux : transformation urgente des cliniques et des postures de soin habituelles, invention de moyens de communication et de communion envers et contre toutes les règles d’isolement, gestes de tendresse et d’humanité à l’heure de la mort rapide et violente. Hors de l’hôpital et jusque dans les cimetières, la détermination d’un directeur peut permettre la dignité d’un enterrement dans le plus grand dénuement ; et dans le quotidien des soins, même la barrière du corps soignant mis en échec par le corps soigné trop abîmé peut être ingénieusement et généreusement contournée, pour accéder à la relation paisible.

Mais l’image et la ressemblance de Dieu en l’autre, quelle est-elle, où la chercher quand tout nous sépare?

Les débats autour de l’euthanasie ne nous mènent-ils pas à envisager une nouvelle anthropologie, où chaque individu choisirait ses propres valeurs sans plus de référence commune et universelle ? Quels sont alors les traits communs de notre humanité créée à l’image et à la ressemblance de Dieu ? Quand je rencontre un patient qui refuse de perdre sa dignité, sa liberté, la vie bonne avec autrui, qui refuse de finir dénaturé par sa maladie, au point de préférer mourir, je reconnais un désaccord complet au sujet de son projet de mort.

Mais plus profondément, je peux aussi entendre l’importance vitale pour lui de préserver ces valeurs jusqu’en fin de vie, sous peine de mort! Plus profondément encore, lui et moi, nous nous reconnaissons intuitivement et fondamentalement dignes, libres, échappant à l’esclavage du malheur, en relation bonne aux autres ; lui et moi désirons vivre ainsi jusqu’au bout. Jésus lui-même n’a eu de cesse de prendre soin de cette humanité-là, déjà en péril de son temps. Voilà la porte d’entrée, l’accès à Dieu caché sous les apparences : l’aspiration à vivre dignement présente en chacun, homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Là où nous nous voyions séparés, nous voilà reliés profondément, ce qui nous permet de reprendre un chemin de soins ensemble.


Révélation : Dieu était là et je ne le savais pas… dans ce réel difficile parfois la grâce vient au secours de notre cécité par irruption fugitive et indiscutable de lumière en pleine nuit!

C’est un climat incongru de joie et de légèreté, un vécu de libération d’un passé difficile ou d’images de soi…

C’est le tissage de relations improbables entre individus que tout oppose.

« Sachez que la manière dont je vis cette aventure est difficile à faire percevoir. Je suis habitée d’une liberté intense. Être à la
hauteur, invulnérable, quelle servitude, et quelle liberté lorsque ces images volent en éclat.. »

Christiane Singer

C’est l’ultime présence à celui qui n’a plus de conscience auprès duquel on se sent infiniment petit et relié.

C’est aussi le mystère de l’Heure de la mort, qui appartient à chacun et finalement sonne juste.

C’est la prière fidèle et son exaucement étonnant.

C’est enfin l’Esprit au rendez-vous de notre impuissance radicale : le secours de Sa venue lorsqu’en tant que soignants nous sommes à l’arrêt.


Oui, à l’hôpital, en fin de vie, c’est sûr « Il vient ».

Dieu était là et je ne le savais pas, dans la fraternité, dans la création de l’homme à la ressemblance de Dieu, dans l’irruption

« Révélation d’un mystère gardé depuis toujours dans le silence, mystère maintenant magnifié, mystère porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la Foi. »

Rm 16, 25-27.

Véronique Vignon

Image : Le visiteur attendu, Arcabas



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2 commentaires sur « A l’hôpital Dieu était là et je ne le savais pas »

  1. Extraordinaire enregistrement, bouleversant d’humanité !💝
    Merci infiniment Véronique pour votre témoignage vibrant d’une fraternité humble, simple, incarnée.🙏🏻 Et merci Seigneur Jésus pour Ta présence lumineuse, aimante, victorieuse dans ces chemins de souffrance et de mort !!🙏🏻🙏🏻

  2. Oui Merci Véronique pour ce riche « GPS »de la relation de soin qui nous fait passer du « Je » au « Nous » créateur pour accéder à « l’Autre…dans cette Irruption fugitive et indiscutable de lumière en pleine nuit ». Merci aussi pour le trait d’union entre celui qui demande la mort et le soignant qui décode le sens de cette demande..

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