Pour notre série de Carême, un texte d’approfondissement en « format long ». Aujourd’hui, Demian Battaglia, allié de la Communauté et chercheur en neurosciences numériques, explore comment la recherche scientifique peut être un chemin vers la vérité, non pas en opposition ou en subordination à la religion, mais en alliance avec elle. Il aborde également le thème du transhumanisme, en expliquant pourquoi un chrétien peut conserver foi en l’avenir, malgré les progrès et les dérives potentielles des nouvelles technologies.
Science et foi ne font pas bon ménage et pourtant…

Galilée devant le tribunal de l’Inquisition (Cristiano Banti, Modena, 1857)
« Je voulais être un théologien : voilà que, par mon œuvre, Dieu est aussi glorifié dans l’astronomie »Johannes Kepler
Lettre à Michael Mästlin (1595)

On évoque souvent un prétendu conflit entre sciences et religion chrétienne. Certains épisodes sont régulièrement rappelés dès qu’il est question des relations entre sciences et foi : la défense du géocentrisme par l’Église, illustrée par le célèbre procès de Galilée, ou encore la critique de la théorie de l’évolution de Darwin, perçue comme contradictoire avec le récit biblique de la Création.
Cependant, de nombreux scientifiques, hier comme aujourd’hui, étaient ou sont croyants, parvenant à unifier dans leur vie la recherche scientifique et la quête spirituelle, sans conflit intérieur, et en nourrissant l’une par l’autre. Johannes Kepler considérait son œuvre en astronomie comme une glorification de Dieu. Bernard Bolzano, prêtre et mathématicien, voyait dans ses travaux sur l’infini dans les ensembles numériques une manière de mieux comprendre la perfection absolue de l’Infini divin. Enfin, Georges Lemaître, grand physicien dont nous allons parler plus en détail, déclarait :
« Je n’ai pas de conflit à résoudre. La science n’a pas ébranlé ma foi dans la religion, et la religion ne m’a jamais fait remettre en question les conclusions que j’ai atteintes par des méthodes scientifiques »
Georges Lemaître, interview au New York Times donnée le 19 février 1933
Une science indépendante pour préserver le Mystère
Georges Lemaître, professeur de physique théorique à l’Université de Louvain et prêtre catholique, est considéré comme le père de la théorie du Big Bang. Ancien élève d’Arthur Eddington, expert en relativité générale, et collaborateur de l’astronome Edwin Hubble, Lemaître fut le premier à formuler l’hypothèse qu’il appela de « l’atome primitif », aujourd’hui appelé communément « Big Bang », initialement employé de manière dénigrante. Selon cette hypothèse, l’univers dans un passé lointain était radicalement différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. À un moment précis, toute la matière et l’énergie existantes étaient concentrées en un unique point, une singularité. Les équations de la relativité générale d’Einstein établissent l’impossibilité de décrire ce qui s’est passé avant cet état de concentration, en démontrant ainsi l’existence d’une limite infranchissable et d’un « point zéro » – coupure ou départ, selon les interprétations –pour les chaînes de causalité de l’univers dans lequel nous vivons.
Il serait tentant de voir dans cette découverte du Big Bang une analogie avec l’acte créateur de Dieu décrit dans la Genèse. Cette identification possible entre la Création divine et la singularité du Big Bang suscita d’ailleurs une certaine méfiance chez Einstein, qui regardait initialement les travaux de Lemaître avec scepticisme, tout en reconnaissant la rigueur de ses démonstrations mathématiques. L’Église catholique, quant à elle, s’empara assez rapidement de ces découvertes. Le pape Pie XII, dans un discours adressé à l’Académie pontificale des sciences le 22 novembre 1951, dont le titre était « Les preuves de l’existence de Dieu à la lumière de la science actuelle de la nature », déclara :

Georges Lemaître (1894-1966) est le père de la théorie du Big Bang

« Vos calculs sont justes, mais votre physique est abominable »
Albert Einstein, admirant la beauté mathématique des travaux de son ami George Lemaître, mais sceptique sur l’idée de Création
« Il semble, en vérité, que la science d’aujourd’hui ait réussi à se faire témoin de ce Fiat lux initial […] Ces résultats n’apportent pas toutefois un concept nouveau et différent de ce que lui ont appris les premiers mots de la Genèse […] Ils donnent à ces mots une expression concrète et presque mathématique »
Pie XII, La Documentation Catholique,
22 novembre 1951
Dans ce discours, Pie XII affirmait qu’aucune nouvelle lumière n’était apportée à la foi chrétienne par les découvertes scientifiques. Selon lui, les travaux de Lemaître constituaient une élégante réécriture mathématique d’une vérité déjà pleinement connue à travers le récit biblique. Cette position relevait du concordisme, une approche qui instrumentalise la science pour confirmer la vérité révélée. Dans cette perspective, la science est perçue comme subordonnée à la foi, dépourvue d’autonomie. Ce même concordisme avait conduit, par exemple, à interpréter la découverte de fossiles de créatures marines loin de la mer comme une preuve tangible du Déluge. Malheureusement, ces positions concordistes restent d’actualité, comme en témoignent certains best-sellers contemporains de succès.
George Lemaître n’apprécia pas cette interprétation en la trouvant à la foi réductrice et non scientifique. Lors d’un congrès scientifique à Solvay en 1958 il exprima sa position sur les interprétations religieuses de sa découverte :
« Personnellement j’estime que [l’hypothèse du Big Bang] reste entièrement en dehors de toute question métaphysique ou religieuse. Elle laisse le matérialiste libre de nier tout être transcendant. Pour le croyant, elle exclut toute tentative de familiarité avec Dieu […] Cela s’accorde à la parole d’Isaïe parlant du Dieu caché, caché même dans le début de la création »
George Lemaître, Actes du Conseil de Solvay, 1958

Le pape Pie XII (1876-1958)

Les fossiles ont longtemps été interprétés comme preuves du déluge, dans une démarche concordiste


Lemaître retrouve ici l’idée d’un voile préservant le mystère de ce qui s’est déroulé avant le Big Bang, une position qu’il considère pleinement compatible avec la science tout en étant plus riche sur le plan spirituel. Le P. François Euvé, dans un ouvrage récent, adopte une posture similaire à celle de Lemaître en défendant l’indépendance de la science, afin de respecter – et non pas attaquer – le mystère de la foi. Rappelons que les « faits » scientifiques, précisément parce qu’ils sont scientifiques, sont par nature falsifiables. Ils seront donc inévitablement remis en question ou complétés par de nouvelles avancées; et les présenter comme des preuves (fragiles) d’une Vérité (éternelle) est donc une démarche bien peu utile ou rationnelle. La science, de ce fait, ne peut démontrer l’existence de Dieu, car Dieu ne peut être limité ou circonscrit. Il demeure toujours « au-delà », ouvrant sans cesse de nouveaux défis et horizons à la raison humaine en quête d’une compréhension plus profonde de son mystère, rendu seulement plus grand par les nouvelles intuitions de la science.
« La science peut aider à purifier la religion de la superstition, et la religion à purifier la science des faux absolus. […] L’important pour la science comme pour la religion, c’est d’éviter de se renfermer sur soi-même et de préserver le sens du mystère. Toutes les approches du monde (on peut y ajouter la poésie, par exemple) ont intérêt à entrer en dialogue. »
François Euvé, sj. La science, l’épreuve de Dieu ? Salvator, 2022
La science comme inspiratrice de visions théologiques

Grattoir de l’ « Homme de Pékin » (500,000 avant J.C., Zhoukoudian, Beijing)

Le crâne du « Sinanthrope », exemplaire de Homo erectus

Pierre Teilhard de Chardin, sj
Directeur de Recherche CNRS (EPHSS, du 1947 au 1951), Président de la Société Géologique de France en 1926, jésuite et théologien
Il peut exister un véritable mysticisme de la science, lorsque le scientifique devient capable de contempler le mystère là où personne ne penserait à le chercher. L’objet présenté en photo pourrait sembler, aux yeux d’un profane, n’être qu’un simple caillou. Pourtant, son inspection par un brillant scientifique et prêtre a profondément influencé l’une des plus grandes synthèses théologiques du XXe siècle. Pierre Teilhard de Chardin, anthropologue et prêtre jésuite, a joué un rôle décisif en révélant que cet objet apparemment banal avait été façonné par une créature intelligente il y a près de 500 000 ans, pour servir à une fonction précise : gratter des peaux.
Cependant, cette créature intelligente n’était pas un homme au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Les travaux de Teilhard et de ses collègues ont montré qu’avant Homo sapiens, une autre espèce d’hominidés, Homo erectus — alors appelé Sinanthrope, ou homme de Chine/Pékin — avait colonisé plusieurs continents et commencé à développer une technologie. Cet Homo faber, pensant et réfléchi, global avant Sapiens, réfléchi et ingénieux, était un homme avant l’homme moderne tel que nous le connaissons.
Teilhard eut le courage d’extrapoler cette exploration du passé en une vision prophétique de l’avenir : s’il y a eu un homme avant l’homme, il y aura aussi un nouvel homme après l’homme. L’humanité est, selon lui, en marche vers un Ultra-humain.
Pour parvenir à cette conclusion, Teilhard s’appuie sur une observation fondée sur des faits empiriques, donc relevant du domaine scientifique : tout dans la nature semble tendre vers des synthèses nouvelles et originales. Les particules se condensent pour former des atomes, les atomes s’assemblent en molécules, les molécules s’organisent en structures vivantes comme les cellules, les cellules se regroupent en organismes, et ces derniers, finalement, donnent naissance à des organismes pensants. La pensée elle-même émerge comme le produit d’interactions et de dialogues entre neurones individuels.
Ainsi, à chaque niveau, une dynamique d’agrégation des individualités séparées donne naissance à des unités nouvelles, qualitativement différentes, tout en restant entièrement dépendantes des individualités sous-jacentes. Teilhard aimait parler du troisième infini : entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, il se voyait comme l’explorateur de l’infiniment complexe.
Contemporain des grands développements de la physique quantique (infiniment petit) et de la cosmologie (infiniment grand), dont Georges Lemaître fut l’un des acteurs majeurs, Teilhard anticipa les sciences de la complexité systémique, aujourd’hui en plein essor. Ce pressentiment trouve une résonance dans le prix Nobel de Physique 2024, décerné à des pionniers étudiant l’émergence de l’intelligence à partir de l’interaction entre unités individuelles simples.
C’est dans cette émergence de la pensée — dans la capacité d’un organisme vivant à se réfléchir et à se percevoir consciemment comme une nouvelle unité — que Teilhard reconnaît un point critique de l’aventure évolutive de l’univers : la naissance du premier germe d’une Noosphère, ou sphère de la pensée, étendant la Biosphère. Après avoir enveloppé la planète d’une nappe de vie, l’évolution donne naissance à une nouvelle nappe : celle de la pensée.
« Ce n’est donc pas simplement sur deux (comme on dit souvent) ; c’est sur trois infinis (au moins) qu’est bâti le Monde. L’Infime et l’Immense sans doute. Mais aussi (enraciné comme l’Immense dans l’Infime, mais divergeant ensuite suivant sa direction propre) l’immensément Compliqué. »
Teilhard de Chardin, La place de l’homme dans la nature, 1949
« Quand, pour la première fois, dans un vivant, l’instinct s’est aperçu au miroir de lui-même, c’est le Monde tout entier qui a fait un pas »
Teilhard de Chard, Le Phénomène humain, 1955
* De ce même ouvrage sont tirés le diagramme et les citations ci-dessous


L’agrégation des neurones dans le cerveau constitue ainsi cette convergence qui donne naissance à l’émergence de la pensée consciente. Teilhard poursuit ce raisonnement et entrevoit une nouvelle synthèse, encore à venir mais déjà en cours, malgré les « douleurs de l’enfantement qui dure encore » (Rm 8, 22) : une convergence des consciences individuelles vers une intelligence collective.
« Dans l’Homme, jusqu’ici, nous n’avons considéré que l’édifice individuel : le corps avec ses mille millions de noyaux nerveux. Mais l’homme, en même temps qu’un individu centré par rapport à soi, ne représente-t-il pas un élément par rapport à quelque nouvelle, et plus haute synthèse ? Nous connaissons les atomes, sommes de noyaux et d’électrons ; les molécules, sommes d’atomes ; cellules, sommes de molécules… N’y aurait-il pas en avant de nous, une Humanité en formation, somme de personnes organisées ? »
Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain, 1955
Au terme de cette histoire évolutive de convergence de pluralités déjà convergées, se trouve la synthèse finale, que Teilhard appelle Omega, unité d’Esprit. L’évolution entière est en marche vers le Christ Toujours plus Grand, qui est :

Scène tirée de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace (1968)
« non plus en haut dans quelque Surnaturel trascendant mais en avant dans l’immanence d’un Ultra-humain […] non pas quelque chose mais Quelqu’Un »
Teilhard de Chardin, L’activation de l’Énergie, 1963
Cette personne est à-venir mais, en même temps déjà pleinement là par sa venue dans l’histoire. Adventus et non futurum, le Christ plénitude incarnée attire l’évolution du monde par son énergie d’Amour :
« L’Energie évolutive ne se contente pas de pousser, il Lui faut surtout attirer »
Teilhard de Chardin, La place de l’homme dans la nature, 1949
Du simple grattoir au Christ embrasant l’Univers d’amour, le saut est vertigineux, tout aussi ou même plus que le vol de l’os-outil métamorphosé en ballet de stations spatiales dans l’Odyssée de l’espace de Kubrick. Mais Il s’agissait d’une évidence naturelle pour Teilhard, mystique de la science, ou, plutôt, mystique par la science.
Vie et machines : si différentes ?
Lorsqu’on évoque les progrès scientifiques du XXe siècle, on pense spontanément aux deux révolutions majeures : la Relativité restreinte et générale d’Albert Einstein, et la théorie des quanta, inaugurée par Max Planck. Cependant, une autre figure mérite d’être considérée comme tout aussi importante, peut-être même plus influente que Planck et Einstein dans la définition des évolutions scientifiques du XXIe siècle : Alan Turing (1912-1954). Connu comme le père de l’informatique théorique, Turing a également jeté les bases d’une intuition fondamentale : les processus qui transforment la matière inanimée en matière vivante peuvent être compris comme des computations. Bien que ce sujet soit trop technique pour être exploré en détail ici, nous pouvons en retenir l’essentiel pour alimenter la réflexion :
les organismes vivants et les machines capables de calculer (les ordinateurs étant les plus familiers, mais loin d’être les seuls) ne sont pas si différents les uns des autres.
Les systèmes vivants, comme les cellules, reposent sur l’activité de protéines qui agissent comme de véritables nano-machines pour accomplir leurs fonctions. Certaines protéines interprètent l’information – ou instructions informatiques ! – codée dans l’ADN, permettant ainsi d’assembler d’autres protéines qui, à leur tour, modifient le fonctionnement du système. Ces mécanismes rappellent les machines capables de calcul universel conceptualisées par Turing.
Dans le cerveau, les neurones échangent des feux d’artifice synchronisés et variés de messages électriques. Ces dynamiques et chorégraphies complexes, à travers l’espace et le temps, finissent par engendrer nos pensées, nos sensations, nos émotions, et peut-être même notre conscience. Cette complexité biologique et neuronale, produite par des calculs émergents au sein de la nature, peut aujourd’hui être imitée par des machines issues de la technologie humaine, propulsées et conçues par des calculs artificiels.
La technologie issue de la pensée humaine du XXIe siècle commence à atteindre un niveau de sophistication suffisant pour rivaliser avec – et, à terme, dépasser ? – les technologies engendrées par l’auto-organisation de la vie.
Inspirés par les protéines transportatrices présentes dans nos cellules, des scientifiques construisent aujourd’hui des nano-voitures de compétition, capables de parcourir des circuits à l’échelle nanométrique et de rivaliser avec d’autres protéines artificielles. Par ailleurs, des bactéries artificielles dotées de codes génétiques bio-dérivés mais entièrement synthétiques ont été créées et se sont révélées capables de se répliquer. Bien que dépourvues d’applications pratiques pour l’instant, ces avancées en nano- et biotechnologie annoncent un futur proche où il serait possible d’ingénier des nano-machines capables de pénétrer dans notre corps pour réparer localement des micro-lésions, corriger des dysfonctionnements ou même reprogrammer l’ADN de manière ciblée. Nous commençons également à déchiffrer, de manière encore rudimentaire, le langage utilisé par nos neurones pour représenter les informations liées à nos perceptions ou à nos intentions de mouvement. Grâce aux interfaces cerveau-machine, ces messages neuronaux peuvent être directement extraits de l’activité électrique du cerveau, analysés et traduits en temps réel par un ordinateur, puis relayés vers des prothèses. Cela permet, par exemple, à un patient tétraplégique de contrôler par la pensée un bras robotique, retrouvant ainsi la joie de se nourrir en autonomie. De même, il sera bientôt possible d’injecter directement dans le cerveau d’un patient aveugle les informations visuelles captées par des lunettes-caméras externes. Ces nouvelles neurotechnologies tirent largement parti des récentes avancées en intelligence et apprentissage artificiels. Nous approchons donc d’un moment où, grâce à la convergence entre Nano-technologies, Bio-technologies, Informatique et sciences Cognitives –parfois appelé « convergence NBIC »– nous pourrons dire :

Alan Turing, père de l’informatique, étudia aussi la morphogénèse dans le vivant. Ses intuitions porteront les physiciens des systèmes complexes à comprendre que les processus qui permettent la vie sont équivalents à des computations.


Nano-machines naturelles : un ribosome, protéine-ordinateur, lisant les programmes ADN pour assembler d’autres protéines, et des protéines cargo, parcourant des autoroutes moléculaires pour transporter d’autres protéines vers les bons emplacements dans la cellule.


Nano- et bio-machines artificielles : des nano-voitures, protéines conçues pour participer à des compétitions de vitesse à l’échelle nanométrique, et des bactéries artificielles, dotées de codes génétiques entièrement synthétiques, réduits au minimum nécessaire pour permettre l’auto-réplication.
« Allez annoncer ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent… »
Mt 11, 4-5
De la même manière que nous développons la capacité de réparer des hommes diminués, nous pourrions être tentés d’augmenter l’homme, en lui conférant des capacités dépassant les limites actuelles de notre espèce. C’est le rêve transhumaniste, qui envisage même que la technologie nous permettra un jour de réaliser pleinement le verset de l’Évangile, en abolissant la mort.

Schéma conceptuel d’une prothèse artificielle de rétine.
Hochberg L.R. et al. (2012)
Interface cerveau / bras robotique
Les progrès en intelligence artificielle nourrissent les nouvelles bio- et neurotechnologies


Post-humains
Le transhumanisme est une philosophie et un courant de pensée –voire pseudo-religiosité– qui prône l’utilisation des avancées scientifiques et technologiques pour transformer en profondeur la condition humaine, en augmentant les capacités physiques et mentales du corps, tout en cherchant à éliminer le vieillissement et la mort. Nous n’avons pas ici la possibilité de retracer en détail l’histoire des penseurs et des étapes marquantes ayant jalonné le développement de ce mouvement. Nous renvoyons pour cela à d’autres ressources disponibles en ligne, permettant un premier approfondissement. Nous allons juste souligner quelques points clés des idées et projets transhumanistes, pertinents dans le cadre de notre réflexion sur les relations entre science, technologie et foi.
Les projets transhumanistes, parfois caricaturés comme des délires, reposent en réalité sur des bases solides. Certains de leurs principaux promoteurs, comme Ray Kurzweil, sont des inventeurs remarquables ayant occupé des postes influents dans des entreprises majeures telles que Google. Des figures emblématiques de la Silicon Valley, comme Elon Musk, montrent un vif intérêt pour ces thématiques et investissent activement dans des recherches transhumanistes, à l’instar de Neuralink, sa société spécialisée dans les interfaces cerveau-machine.

Elon Musk investit massivement dans les technologies permettant de mettre en communication cerveau et ordinateur.

Croissance exponentielle de la puissance de calcul, maintenu même après saturation, grâce à des nouveaux développement technologiques.

La singularité est définie comme le moment ou l’intelligence artificielle dépassera en puissance toute l’intelligence biologique cumulée.

L’évolution de l’homme se continuera par la technologie
L’un des objectifs affichés par les transhumanistes est l’obtention de l’amortalité : si l’espérance de vie pouvait être augmentée de quinze à vingt mois chaque année, alors la date de notre mort pourrait être repoussée indéfiniment. Cela supposerait toutefois de suivre les traitements technologiques nécessaires pour prolonger continuellement la vie. Un autre principe fréquemment mis en avant par les transhumanistes est celui de la loi des retours accélérés. Ce concept repose sur l’idée que les nouvelles technologies servent à concevoir et développer les technologies suivantes, créant ainsi une croissance exponentielle dans certains domaines, comme celui de la puissance de calcul. Lorsque les limites d’une technologie sont atteintes – par exemple, lorsque la miniaturisation des transistors atteint la taille atomique et ne peut plus progresser – d’autres technologies émergent pour prendre le relais, permettant ainsi de maintenir cette dynamique exponentielle par d’autres moyens.
À ce rythme de croissance, l’intelligence artificielle dépassera bientôt le total cumulé de toute l’intelligence humaine et biologique sur Terre. Ce moment, appelé Singularité par Ray Kurzweil et, avant lui, Vernor Vinge, marquera un tournant crucial : l’espèce humaine ne sera plus capable de prédire ni de contrôler les évolutions d’une intelligence artificielle capable de s’améliorer elle-même grâce à ses capacités surhumaines.
Face à cette situation, deux options principales s’offriront à l’humanité : l’extinction ou l’hybridation avec l’intelligence artificielle, afin de continuer son évolution vers un post-humain technologique. Cette fusion ouvrirait des perspectives radicales, telles que le téléchargement des souvenirs et pensées dans des corps robotiques, permettant ainsi d’acquérir l’immortalité et de se libérer des limites imposées par la chair organique.
Dans un avenir lointain, toute la matière de l’Univers aura été transformé en « computronium », c’est à dire asservie pour les calculs nécessaires au fonctionnement d’une intelligence supérieure ultime.
C’est cette véritable vision eschatologique qui fait dire à Ray Kurzweil, en réponse à la question « Est-ce que Dieu existe ? » – « Pas encore. »
Ray Kurzweil, dans le film documentaire Transcendent Man (2009) par Barry Ptolemy
Bien que le transhumanisme emprunte un langage inspiré par un imaginaire chrétien, il est profondément anti-humaniste, et par conséquent anti-chrétien. Nous soulignons que ce détournement du sens originel du langage est l’une des marques caractéristiques du diabolique.
Ce n’est pas possible d’exclure la possibilité qu’un jour, un événement d’ampleur comparable à la Singularité puisse se produire. Le futur dépeint par les transhumanistes, bien que souvent amplifié à des fins de marketing ou de levée de fonds, pourrait effectivement se réaliser, du moins en partie. Mais doit-on craindre cet avenir ?
Ultra-humains

L’évolution de l’homme avance vers et et attiré par le Christ toujours plus grand.
Le point Oméga de Teilhard de Chardin et la Singularité transhumaniste partagent plusieurs similitudes. Tous deux représentent des événements de portée universelle, des points de convergence, et marquent la naissance d’un « nouvel homme ». Bien que la vision de Teilhard s’appuie principalement sur les sciences anthropologiques, il accordait également une grande importance au rôle des technologies modernes dans l’évolution d’une Noosphère de plus en plus réfléchie et unifiée.
Il a reconnu le rôle socialisant et unificateur des infrastructures d’interconnexion et de communication, anticipant ainsi le concept du « village global » et l’émergence d’internet :
« Nous regardons depuis des années, sans comprendre, se former sous nos yeux l’étonnant système des routes terrestres, marines et aériennes, de voies postales, de fils, de câbles, de pulsations éthérées qui enserrent chaque jour davantage la face de la Terre. ‘Communications d’affaires ou de plaisir que tout cela, répète-t-on ; établissement de voies utilitaires et commerciales…’. Non point, dirons-nous ; mais, plus profondément que cela, création d’un véritable système nerveux de l’Humanité ; élaboration d’une conscience commune… »
Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain, 1955
Il avait anticipé le risque d’épuisement des ressources, matérielles et humaines de notre planète dans la marche vers le « nouvel homme ». Pourtant, sans jamais perdre espoir, il envisageait la possibilité que la planétisation de la société puisse un jour se poursuivre ou retenter ailleurs, dans l’espace :
Si prématurément le pain venait à y manquer, ou les métaux nécessaires, –ou ce qui serait bien plus grave encore, la quantité ou la qualité de substance cérébrale requise […]– alors, évidemment, ce serait le raté de la Vie sur Terre ; et l’effort du Monde pour se centrer jusqu’au bout n’aurait plus qu’à se tenter ailleurs, en quelque autre point des cieux.
Teilhard de Chardin, La place de l’homme dans la nature, 1949


Nous construisons des machines-cathédrales pour sonder les secrets de la matière et de l’énergie de l’univers, un cyclotron au temps de Teilhard et aujourd’hui LHC, au CERN de Genève.
Émerveillé par les prouesses de la technologie, Teilhard –qui avait entrevu l’avenir dans un simple grattoir façonné par Homo erectus– y voyait déjà l’annonce de l’émergence d’un homme nouveau. En contemplant un accélérateur de particules lors d’une visite en Californie, il déclara :
« Devant mes yeux distraits le cyclotron de Berkeley avait définitivement disparu. Et, en sa place, pour mon imagination, c’était la Noosphère tout entière qui, tordue sur soi par le souffle de la Recherche, ne formait plus qu’un seul et énorme cyclone, dont l’effet propre était de produire, en place et lieu de l’Energie nucléaire, de l’Energie psychique à un état de plus en plus réfléchi, c’est-à-dire, identiquement de l’Ultra-humain. Or, fait remarquable, mis en présence de cette réalité colossale, qui eût dû me donner le vertige, je n’éprouvai au contraire que du calme et de la joie, un calme et une joie de fond »
Teilhard de Chardin, Réflexion sur le reploiement sur soi de l’Energie humaine, 1952
Si un père jésuite affirme ressentir au plus profond de lui calme et joie, c’est qu’il a opéré un discernement de la technologie et qu’il y a vu l’œuvre de Dieu, se déployant en elle et à travers elle. Comment Teilhard peut y voir l’homme toujours plus grand plutôt que l’homme écrasé par des technologies vertigineuses ? Quelle est la source de son espoir inébranlable, même face aux dérives de la technologie, illustrées par les guerres mondiales dont il fut témoin en tant que brancardier sur le front ?
Teilhard peut être considéré comme transhumaniste, dans un certain sens, mais dans le sens de Dante qui, dès 1321, employa le terme « trasumanar » (Paradis, I, 72) pour désigner l’expérience ineffable d’une élévation de la condition humaine actuelle afin de pouvoir accéder à Dieu. L’idée d’élévation humaine n’est en effet pas nouvelle dans le christianisme, il s’agit même de la destinée de l’homme, à cause de la venue du Christ véritablement homme. Il s’agit de l’idée théologique de théosis (θέωσις), ou déification :
« Jésus-Christ à cause de son surabondant amour est devenu ce que nous sommes afin de faire de nous ce qu’il est »
Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre 5 (IIe siècle)
« Le Verbe de Dieu s’est fait homme pour que nous devenions Dieu »
Athanase d’Alexandrie, Sur l’incarnation du Verbe, 54,3 (IVe siècle).
On pourrait effectivement concevoir l’Incarnation comme une forme d’hybridation transhumaine, non pas par l’intégration de machines dans l’homme, mais par l’union de la divinité à l’humanité, comme souligné par la théologienne estonienne Anne Kull :

Dante « trashumane » pour contempler Dieu. Miniature de Giovanni di Paolo (vers 1450) illustrant le Paradis (Manuscrit Yates Thompson)
Jésus-Christ devient l’ultime cyborg, représentant la rupture des frontières dans la fusion du divin et de l’humain, d’une manière qui échappe à toute définition
traduit de l’anglais, Anne Kull, Cyborg Embodiment and the Incarnation, Currents in Theology and Mission 28, no. 3-4 (2001)
Le Christ cyborg, la réalité hybride de l’humanité divine, est une créature qui n’est plus l’opposé de Dieu, ou, pour le dire autrement, nous, créatures, ne sommes pas condamnés à nous rapporter à Dieu en tant qu’opposition à Dieu.
traduit de l’anglais, Anne Kull, Cyborg and Religious ?
Technonature and Technoculture, Scientia et Fides 4(1), 295–311 (2016)
Malgré des similarités de façade, le post-humain transhumaniste et l’ultra-humain teilhardien sont très différents. Le transhumanisme envisage que le post-humain émergera de manière contre nature, par une augmentation individuelle visant à accroître la puissance personnelle. Ce post-humain pourrait cesser d’être humain, devenant une entité radicalement différente. Cette transformation s’opère au détriment de la chair, dans une aversion à peine voilée pour cette enveloppe fragile qu’est le corps humain, dont l’esprit (mind) aspire idéalement à se libérer.
Au contraire, le P. Teilhard envisage que l’ultra-humain émergera comme la continuation d’un mouvement naturel de cohésion et socialisation croissantes, visant à intensifier un amour mutuel partagé. Cet ultra-humain sera encore plus pleinement humain, ressemblant de plus en plus au Christ. Cette transformation s’opérera de manière complètement incarnée, en embrasant d’amour les étincelles d’esprit (spirit) déjà présentes au cœur de la matière.
Teilhard est clair, l’énergie évolutive entraînant l’humanité dans sa marche est une énergie d’amour :
Plus je scrute la question fondamentale de l’avenir de la Terre, plus je crois apercevoir que le principe générateur de son unification [… est à chercher] dans l’attrait commun exercé par un même Quelqu’un. D’une part, en effet, capable d’opérer dans sa plénitude la synthèse de l’Esprit (en quoi consiste la seule définition possible du Progrès), il ne reste, au bout du compte, tout bien pésé, que la rencontre centre à centre des unités humaines, telle que peut la réaliser un amour mutuel commun.
Teilhard de Chardin, L’avenir de l’homme vue par un paléontologiste, 1941
Un jour, quand nous aurons maîtrisé les vents, les vagues, les marées et la pesanteur, nous exploiterons l’énergie de l’amour. Alors, pour la seconde fois dans l’histoire du monde, l’homme aura découvert le feu.
Teilhard de Chardin, La place de l’homme dans la nature, 1949
Là où le transhumanisme perçoit un esprit en lutte pour s’affranchir de la matière, Teilhard ancre sa vision optimiste du monde dans un amour brûlant et confiant pour la matière, étoffe du monde dont « le Dedans » est esprit à révéler :
« Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons. Bénie sois-tu, puissante Matière, Évolution irrésistible, Réalité toujours naissante, toi qui, faisant éclater à tout moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité.
Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Éther sans rivages, – Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, – toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures nous révèles les dimensions de Dieu. […] Bénie sois-tu, mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est. […]
Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis. – Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits, mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.
Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue. […] Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers ! »
Teilhard de Chardin, Le Prêtre, 1918
Conclusion

Un point bleu pâle (Pale Blue Dot en anglais) est une célèbre photographie de la planète Terre capturée le 14 février 1990 par la sonde Voyager 1, alors située à plus de six milliards de kilomètres. À cette date, après l’achèvement de sa mission principale, la NASA, suivant l’insistance de l’astrophysicien Carl Sagan (athée), demande à Voyager 1 de pivoter pour photographier les planètes qu’elle a visité. Sur l’une de ces images, la Terre apparaît comme un minuscule « point bleu pâle ». Il s’agit, encore à ce jour, de la photographie de la Terre la plus lointaine.
Ce que cette image révèle avant tout, c’est la fragilité de ce point suspendu dans l’immensité de l’Univers, maison de l’humanité – passée, présente, et, pour longtemps encore, future. Le recul vertigineux offert par les sciences et les technologies nous pousse à adopter ce point de vue inédit et déstabilisant, mais aussi plein de paix, qui fut également celui de Teilhard et de Lemaître. Ces vastes vides cosmiques ne suffisent pas à contenir l’Infini de Dieu. Et pourtant, loin de se cacher, Quelqu’Un –pas quelque chose– nous tend une main pour nous dire : « Je suis là pour toi, oui, pour toi, et Je t’ai trouvé dans cette immensité que Je remplis par ma Présence ».
Depuis cette distance, les conflits et les violences que nous vivons deviennent presque imperceptibles. La majesté et le calme de cette image nous rappellent que la brutalité des transmutations technologiques à venir ne pourra jamais faire reculer Dieu. Même le transhumain aura encore besoin d’être sauvé et aimé par Dieu, et il pourra en retour conserver la capacité d’aimer Dieu et l’humanité (augmentée comme diminuée, tant qu’elle reste… humaine).
Rien dans la science ne s’oppose à Dieu, en principe ; bien au contraire, elle peut révéler, par des voies inédites et autonomes, que Dieu est toujours plus grand, et l’homme avec Lui. Tel était la foi de Lemaître, lorsqu’il affirmait, pleinement religieux et pleinement scientifique :
Il existait deux chemins pour atteindre la vérité. Je décidai de les suivre tous les deux.
George Lemaître (19 février 1933)
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